11. L'arbre symbolique

Il existe une quatrième occasion de dissémination des semences, c'est ce que l'on pourrait appeler la dissémination « historique » (graines retrouvées dans une amphore au cœur d'une chambre mortuaire, par exemple.)
Voici un cas particulièrement représentatif en se figurant l'histoire de ce cerisier. Et si jamais il s'avérait qu'elle ne fut véridique, du moins sa beauté devrait nous la faire considérer comme exemplaire et symbolique. Imaginons la scène ...
C'est l'été, à la surface, mais « au fond » il n'y a pas de saison, pas de jour, pas de nuit, pas d'heure ...pas de repère, rien ne marque le temps dans la mine. Seul le signal indique que l'on doit descendre, remonter, ou faire une pause. Ici il n'y a que le rythme du travail qui compte.
Pendant la pause, plusieurs centaines de mètres sous terre, un mineur mange ses tartines, éclairé par le faible halo de sa lampe, dans un silence d'éternité, propice à la réflexion, malgré la fatigue des muscles. Les pensées défilent, accompagnant la mastication régulière. Le temps de penser à sa condition, aux luttes ouvrières passées et à venir, au progrès peut être. Et puis la haut c'est l'été, cette poignée de cerises en est la preuve, elles ont été cueillies par sa « crapaude », sa fiancée avec qui il a des projets pour plus tard...
Il recrache les noyaux, fleurs rouges sur le charbon noir. Et puis il se prend au jeu, crache le noyau à trois mètres, quatre, et plus loin encore...un mineur c'est en quelque sorte un professionnel de l'expectoration. Il projette le noyau jusque dans la benne, cinq ou six mètres plus loin. Pari gagné ! Une victoire sur soi-même. Rien de tel pour vous remettre d'aplomb, pour se sentir de taille...
Le signal retentit, le travail infernal reprend et le mineur disparaît dans les limbes charbonneuses.
La benne sort du boyau, remonte à la surface, escalade le terril et déverse son contenu, dont notre noyau, sur le tas fumant.
Les temps sont durs, le noyau aussi. Il va résister aux éboulis, aux feux de la terre, aux vents glacés, aux multiples bouleversements du terril, et s'enfouir dans cette terre noire et pauvre où il attendra son heure et les conditions favorables, demeurant en « latence », aujourd'hui on dirait « en chômage technique ».
Puis vient le signal...le noyau dur se fait noyau tendre. Comme les idées d'alors, il va germer, se développer et devenir ce magnifique cerisier!
Un arbre, ça sert peut être aussi à ça, à nous aider à passer d'un monde à un autre monde, une passerelle entre les générations, un trait d'union dans l'espace temps. Il y a comme un décalage horaire et même séculaire entre eux et nous. C'est pourquoi ils dégagent toujours un parfum de nostalgie du temps de leur naissance, diffusant sans que nous le percevions exactement, des particules insaisissables de « temps retrouvé » .
À nous de cueillir ces cerises venues du fond de la mine, cerises du « temps des cerises » comme la célèbre chanson de Jean-Baptiste Clément.

P.S. : Cette histoire peut paraître magique, qu'elle ne vous pousse cependant pas à abandonner vos déchets sur ce terril, respectez- le. Un sachet de chips abandonné ne fera pas pousser des pommes de terres ici, une seringue usagée ne donnera pas un seringua, pas plus qu'un préservatif ne produira un arbre à caoutchouc... bonne promenade !


François Sikivie